🌙 La nuit a perdu ses étoiles 🌙

Découvrez dans le quatrième billet de “Regards sur la biodiversité limousine” comment la pollution lumineuse, souvent associée aux grandes villes, touche aussi nos villages et campagnes limousines, et comment le Limousin invente des réponses concrètes.

La nuit : un repos et une ressource pour le vivant

Pendant longtemps, la lumière artificielle a Ă©tĂ© vue comme un progrès Ă©vident. Aujourd’hui, on en mesure aussi l’impact nĂ©gatif pour le vivant : la lumière est aussi une pollution. 

Lampadaires, enseignes, immeubles de bureaux restés allumés, phares de voitures : toutes ces lumières brouillent la nuit et finissent par la faire disparaître. Comme une aube permanente, la lumière se diffuse et crée au-dessus de chaque bourg un halo orange visible parfois à des dizaines de kilomètres.

👉 La quantitĂ© de lumière Ă©mise a crĂ» de 94 % depuis les annĂ©es 1990 en France pour le seul Ă©clairage public. Et plus d’un tiers des habitants de la planète ne peut plus admirer la Voie lactĂ©e depuis chez lui [1].

Ce que l’on oublie facilement depuis nos maisons bien Ă©clairĂ©es, c’est une rĂ©alitĂ© biologique fondamentale : 30 % des vertĂ©brĂ©s et 65 % des invertĂ©brĂ©s sont nocturnes [2]. La nuit est un monde vivant, que nous effaçons lampadaire après lampadaire.

Des victimes silencieuses dans nos campagnes limousines

Ici, en Limousin, les exemples ne manquent pas [1, 3] :

  • Le ver luisant est sans doute une des victimes les plus emblĂ©matiques. Les mâles sont attirĂ©s par la lumière artificielle tandis que la lumière Ă©mise par les femelles est noyĂ©e dans la luminositĂ© ambiante : sans rencontre, sans fĂ©condation, l’espèce peut disparaĂ®tre localement. Des espèces que nos grands-parents voyaient voler chaque Ă©tĂ© sont devenues introuvables dans de nombreux villages.
  • Les insectes nocturnes paient un tribut massif, comme chez les lĂ©pidoptères oĂą les papillons volant la nuit reprĂ©sentent plus de 90 % des espèces. AttirĂ©s par les lampadaires, ils meurent d’Ă©puisement ou sont brĂ»lĂ©s. En saison estivale, Ă  l’Ă©chelle de la France et de ses 9 millions de lampadaires, on estime que c’est plusieurs centaines de milliards d’insectes qui disparaissent en un seul Ă©tĂ© Ă  cause du seul Ă©clairage public.
    Les lumières artificielles sont devenues la deuxième cause de mortalité des insectes, après les insecticides. Or les insectes sont les pollinisateurs de nos vergers et prairies, et une source de nourriture de nombreux oiseaux comme les chouettes, de petits mammifères et chauves-souris.
  • Les chauves-souris si prĂ©sentes dans nos granges et clochers vivent une situation paradoxale. Certaines espèces profitent des lampadaires pour chasser les insectes qui s’y concentrent. Mais d’autres fuient la lumière et ne peuvent plus traverser une route Ă©clairĂ©e pour rejoindre leur zone de chasse : la lumière artificielle agit alors comme un mur invisible, fragmentant leur territoire nuit après nuit [11].
    En France, les populations de chauves-souris ont Ă©tĂ© divisĂ©es par deux en seulement 13 ans. La lumière n’explique pas tout, mais elle joue un rĂ´le rĂ©el.
  • Les amphibiens de nos mares et ruisseaux sont eux aussi frappĂ©s. Chez le crapaud commun, une pollution lumineuse de seulement 5 lux (l’intensitĂ© d’un halo urbain diffus) entraĂ®ne dès la première nuit une diminution de 56 % de l’activitĂ© locomotrice des mâles en pĂ©riode de reproduction. RĂ©sultat : ils se dĂ©placent moins, se rencontrent moins… et se reproduisent moins.
  • Les oiseaux migrateurs se perdent dans les halos lumineux des villes. Plus de la moitiĂ© des espèces d’oiseaux migrent de nuit, guidĂ©es par les Ă©toiles. La lumière artificielle brouille ces repères. Dans les grandes villes, l’éclairage inutile des immeubles de bureaux qui restent allumĂ©s toute la nuit est responsable de milliers d’oiseaux tuĂ©s chaque annĂ©e (entre 90 000 et 230 000 oiseaux sont tuĂ©s chaque annĂ©e Ă  New York [4]).
    Un bilan qui se répète saison après saison, et dont le remède tient à un simple interrupteur. 
  • Les plantes aussi sont affectĂ©es. L’alternance jour/nuit rĂ©gule ainsi des processus essentiels comme la photosynthèse qui est diurne, la floraison et la fructification. Les travaux du Centre d’écologie et des sciences de la conservation (CNRS/MNHN/UPMC) et de l’universitĂ© de Bern ont dĂ©montrĂ© les impacts nĂ©gatifs de la lumière artificielle sur la pollinisation des fleurs (Knop et al., 2017). L’étude comparative rĂ©alisĂ©e sur des fleurs de prairie Ă©clairĂ©es artificiellement a mis en Ă©vidence une diminution de 62% des visites de pollinisateurs nocturnes par rapport Ă  des prairies sans pollution lumineuse avec comme consĂ©quence une rĂ©duction de 13% de la production de fruits [5, 6].
    Un éclairage nocturne persistant peut retarder la chute des feuilles, perturber les cycles de floraison (photopériodisme) et altérer la pollinisation nocturne, notamment par les papillons de nuit, entraînant une désynchronisation entre plantes et pollinisateurs.
  • Et nous, les humains ? : un impact sur la santĂ©, une mauvaise qualitĂ© du sommeil. Contrairement au ver luisant ou au crapaud, nous avons au moins la capacitĂ© de nous plaindre ce qui ne nous empĂŞche pas de subir les mĂŞmes perturbations biologiques. Le lien entre exposition Ă  la pollution lumineuse et troubles du sommeil est maintenant Ă©tabli : dans les zones fortement Ă©clairĂ©es, les individus peinent Ă  atteindre un sommeil rĂ©parateur et rapportent une somnolence accrue en journĂ©e [7]. Les consĂ©quences Ă  long terme sont prĂ©occupantes, le lien entre travail de nuit (exposition chronique Ă  la lumière artificielle) et perturbation du sommeil est prouvĂ© [8], et qu’il existe des liens probables entre dĂ©synchronisation chronique de l’horloge biologique et risques accrus de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires, et de certains cancers hormonodĂ©pendants [9]. Ce qui nuit au ver luisant nous nuit aussi. Nous partageons avec lui le mĂŞme besoin (fondamental) d’une vraie nuit noire.

Dessin “Ras la tonte” de Meuhrina Jolivet – Pourquoi faut-il arrĂŞter de tondre sa pelouse ? 

Et en Limousin ? Une région encore relativement épargnée

Selon l’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturnes (ANPCEN), moins de 10 Ă©toiles sont aujourd’hui visibles au centre des grandes villes, contre environ 7 000 dans un ciel sans pollution lumineuse [10].

85 % du territoire mĂ©tropolitain est fortement touchĂ© par la pollution lumineuse. Nos campagnes limousines bĂ©nĂ©ficient d’une obscuritĂ© relative par rapport aux grandes agglomĂ©rations, mais aucune n’Ă©chappe aux halos de Limoges, Brive, GuĂ©ret ou Tulle, perceptibles parfois Ă  des dizaines de kilomètres. Et partout, sur les routes dĂ©partementales, dans les bourgs, Ă  l’entrĂ©e des zones artisanales, des lampadaires restent allumĂ©s toute la nuit, mĂŞme quand il n’y a personne..

Mais c’est aussi ici en Limousin que des solutions ont Ă©tĂ© mises en place.

Le Plateau de Millevaches : le retour des étoiles

En novembre 2021, le Parc naturel régional de Millevaches en Limousin a été reconnu Réserve internationale de ciel étoilé (RICE), 4ème de France et 19ème dans le monde. Pour obtenir ce label, les 124 communes autour du Parc ont dû réduire leur éclairage public. Eteindre la nuit, c’est aussi faire des économies pour les communes.

Les résultats sont très concrets [2] :

  • La commune de Davignac (Corrèze, 220 habitants) a restructurĂ© son Ă©clairage : le nombre de luminaires a chutĂ© de 74 %, les Ă©missions de COâ‚‚ de 91 %, la facture d’Ă©nergie de 79 % et les coĂ»ts de maintenance de 58 %.
  • Ă€ Flayat (Creuse, 321 habitants), la rĂ©novation a permis une rĂ©duction de près de moitiĂ© du coĂ»t de l’Ă©clairage public et certains habitants ont mĂŞme demandĂ© Ă  supprimer totalement les lampadaires.
  • Ă€ Eymoutiers (Haute-Vienne, 2055 habitants), l’éclairage public a Ă©tĂ© modernisĂ© : passage aux LED, extinction la nuit et adaptations près de la Vienne. La commune coupe la lumière de 23h30 Ă  5h30, prĂ©voit son arrĂŞt en Ă©tĂ© et rĂ©duit l’intensitĂ© sur certains axes routiers dĂ©partementaux.

Aujourd’hui, 85 % des communes du Parc Ă©teignent la lumière la nuit, certaines sont labellisĂ©es « Villes et villages Ă©toilĂ©s ». Le Parc met aussi en place une “Trame noire” : des zones laissĂ©es dans l’obscuritĂ© pour permettre aux espèces nocturnes de circuler.

La Trame Noire du PNR de Millevaches en Limousin [13].

La Voie lactĂ©e peut Ă  nouveau ĂŞtre vue Ă  l’Ĺ“il nu sur le Plateau. C’est une victoire collective, concrète, et qui ne coĂ»te rien la nuit venue : il suffit d’Ă©teindre [15].

La Voie LactĂ©e, ©Nicolas Faulle – Saint-Georges-Nigremont dans le Limousin, près de Limoges [14].

Que faire concrètement ?

La pollution lumineuse a un avantage : elle est facile à réduire. Éteignez une lampe, et la nuit revient immédiatement. Voici des gestes simples, concrets, selon votre situation.

🏡 Vous êtes particulier

GestePourquoi ça compte
Éteignez les éclairages extérieurs la nuit (jardin, terrasse, façade)Même un éclairage privé attire et épuise de nombreux insectes, et perturbe la faune aux alentours
Choisissez des ampoules à teinte chaude (< 3 000 Kelvin, orangé/ambré)Les LED blanches froides perturbent beaucoup plus la mélatonine des animaux
Orientez vos dĂ©tecteurs de prĂ©sence loin des haies, mares et lisièresCela Ă©vite d’Ă©clairer les zones oĂą la faune se rĂ©fugie
Fermez volets et rideaux le soirRĂ©duit la lumière intĂ©rieure diffusĂ©e vers l’extĂ©rieur
Laissez une zone sombre dans votre jardinCela crée un espace utile pour les hérissons, crapauds, vers luisants ou papillons de nuit
Participez au « Jour de la Nuit » (chaque automne) [20].Événement organisé chaque automne partout en France

🏪 Vous ĂŞtes commerçant ou chef d’entreprise

GestePourquoi ça compte
Éteignez les enseignes lumineuses dès la fermeture (la loi l’impose Ă  partir de 1h du matin)C’est obligatoire et cela rĂ©duit la facture
Évitez les illuminations de façade non essentiellesUn bâtiment Ă©clairĂ© la nuit n’attire aucun client mais attire des milliers d’insectes
Équipez vos espaces extĂ©rieurs de dĂ©tecteurs de prĂ©senceLa lumière ne s’allume que quand c’est nĂ©cessaire
Optez pour des luminaires orientés vers le bas (flux coupé)En évitant d’éclairer vers le ciel, on limite les halos et donc la pollution lumineuse

🏛️ Vous êtes élu ou agent de commune

GestePourquoi ça compte
Programmez l’extinction nocturne de l’Ă©clairage public (au moins 6h par nuit)Plus de 12 000 communes le font dĂ©jĂ  en France,  avec des Ă©conomies très importantes, de 50 Ă  75%
Remplacez les luminaires obsolètes par des LED 2 700 K orientées vers le basCela permet de garder un bon éclairage tout en réduisant la pollution… et la facture
Supprimez les points lumineux inutiles (routes rurales, carrefours déserts)Chaque point lumineux supprimé = économies + gain pour la biodiversité
Engagez-vous dans une dĂ©marche « Villes et villages Ă©toilĂ©s »Un label national gratuit, avec un accompagnement possible via les syndicats d’Ă©nergie locaux (SEHV, SDEC, FDEE 19)
IntĂ©grez la Trame noire dans vos documents d’urbanismeCela permet de prĂ©server les corridors Ă©cologiques nocturnes sur le long terme
La nuit : un bien commun à reconquérir ensemble

La loi française reconnaît depuis 2016 les paysages nocturnes comme patrimoine commun de la Nation. La nuit noire est essentielle : pour notre santé, pour notre sommeil, pour les enfants qui méritent de voir la Voie lactée au moins une fois dans leur vie, mais aussi pour les animaux : grenouilles, vers luisants, hirondelles ou chauves-souris.

En Limousin, nous avons la chance d’habiter l’un des territoires de France oĂą la nuit reste encore vivante. Le ciel de Millevaches est une ressource exceptionnelle Ă  l’Ă©chelle europĂ©enne ; mais elle ne tient qu’à peu de chose : un interrupteur.

Et si ce soir, en éteignant votre lumière extérieure, vous laissiez simplement la place à la nuit ?


Un article écrit par le groupe Biodiversité de Transitions Limousines.

Le groupe Biodiversité de l’association Transitions Limousines s’engage activement dans la protection et la promotion de la biodiversité régionale en rendant accessible des sources d’informations factuelles et synthétiques.

Les objectifs du groupe sont multiples : mobiliser le rĂ©seau de l’association, aborder la complexitĂ© du vivant avec humilitĂ© ; et surtout proposer un point de vue systĂ©mique en permettant aux autres secteurs d’activitĂ©s abordĂ©s par l’association d’y intĂ©grer les enjeux de la biodiversitĂ©. Dans cette optique, le groupe a commencĂ© un travail d’inventaire et d’analyse d’exemples locaux de la transformation de la biodiversitĂ© limousine, et ses effets concrets sur la population et l’économie du territoire.


Cet article a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© avec l’aide d’une intelligence artificielle. Et oui, la question qui mĂ©rite d’ĂŞtre posĂ©e est celle de notre usage de ces outils, surtout dans un article sur les “impacts invisibles” que nous infligeons Ă  la nature sans s’en rendre compte.

Alors voilà nos éléments de réflexion :

  • D’un cĂ´tĂ©, sans IA, croiser en quelques heures quatre documents scientifiques, des dizaines de sources web, des rapports institutionnels et des exemples locaux aurait demandĂ© plusieurs jours de travail bĂ©nĂ©vole. L’outil nous a permis d’aller plus vite et de mieux explorer les sources. Par exemple, de ne pas passer Ă  cĂ´tĂ© du rapport de l’AcadĂ©mie de mĂ©decine. Est-ce qu’on aurait tout trouvĂ© sans ? Probablement pas, ou moins bien.
  • De l’autre cĂ´tĂ©, utiliser une IA, ce n’est pas neutre. Selon l’Agence internationale de l’Ă©nergie (IEA), une requĂŞte d’IA gĂ©nĂ©rative peut consommer jusqu’Ă  dix fois plus d’Ă©lectricitĂ© qu’une recherche Google classique [16, 17]. Au-delĂ  de la requĂŞte individuelle, les Ă©missions des gĂ©ants du numĂ©rique ont bondi de 30 Ă  48 % entre 2019 et 2022. L’effet rebond est bien rĂ©el : parce que l’IA est facile et rapide Ă  utiliser, on en fait plus qu’on ne faisait de recherches auparavant [18, 19].

Nous avons essayĂ© de rester raisonnables : cibler, vĂ©rifier, synthĂ©tiser. Nous pensons que la transparence sur nos propres usages fait partie du chemin. La session IA ayant servi Ă  rĂ©diger cet article reprĂ©sente environ 200 Wh (estimation Ă  prendre avec prĂ©caution, les fournisseurs d’IA publiant encore très peu de donnĂ©es transparentes sur la consommation rĂ©elle de leurs modèles), soit Ă  peu près l’Ă©quivalent d’un lampadaire de village allumĂ© trois heures. C’est Ă  la fois peu Ă  l’Ă©chelle individuelle… et un argument de plus pour un usage raisonnĂ©.

Ce questionnement sur la sobriĂ©tĂ© numĂ©rique, l’IA frugale et ce que ça implique concrètement pour des associations comme la nĂ´tre, cela fera peut-ĂŞtre l’objet d’un prochain article.


Références et sources

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